SOUVENIRS DE L'ANNEE SCOLAIRE 1938-1939

fuhr_1.jpg (67299 octets)

 

LONCHAL-FUHR-BENBARKA-MR MOTTE PROFESSEUR DE PHYSIQUE

L'année scolaire 1938-1939, pour les élèves de la classe de mathématiques élémentaires du Lycée GOURAUD, de RABAT, demeure dans notre mémoire collective particulièrement vivante et heureuse, parce qu'elle a marqué, pour la plupart d'entre nous, l'achèvement de nos études secondaires, la fin d'une jeunesse insouciante et le début de la seconde guerre mondiale, avec son cortège de bouleversements profonds . Nous conservons d'elle un souvenir lumineux, dominé par les personnalités de nos professeurs, l'allure moderne de notre Lycée et, pour beaucoup d'entre nous, le rigueur de notre internat, tempérée par une camaraderie merveilleuse .

Parmi nos professeurs celui qui nous enseignait la physique et la chimie, se situait au niveau le plus élevé . Monsieur MOTTE, à la carrure massive, puissante et marmoréenne, nanti d'une impressionnante barbe noire, tenait sa classe d'une main de fer . J'éprouve toujours, soixante ans après, u- prononcer son nom, le même respect -révérencieux et un léger picotement, le long de mon échine, comme du temps de mes Jeunes années lorsque Je savais que J'allais plancher à mon tour, au tableau noir, en formant avec trois de mes doigts le bonhomme d'Ampère, afin de découvrir le sens dans lequel devait s'effectuer la déviation d'une insupportable boussole, malencontreusement placée sous un fil parcouru par un courant diabolique Parfois un solénoïde aux enroulements bizarres se substituait au fil. J'étais contraint de tordre ma main, aux trois doigts en équerre, et de me contorsionner comme un dément, pour épouser la première spire, dans un mouvement circulaire du poignet . On entendait alors doucement gémir l'une de nos filles, la plus sensible . Nous en avions cinq dans notre classe, égarées dans un milieu très masculin . L'affligeant spectacle d'un poignet esquissant des spirales saccadées, comme un serpent en folie, déclenchait en elle une indicible souffrance . Or le savait et on accentuait un peu nos effets pour faire bonne mesure Monsieur MOTTE levait une paupière lourde sur la suppliciée et disait Alors! , c'est pourtant clair!"

D'autres professeurs, remarquables par la qualité de leur enseignement, étaient presque au même niveau que Monsieur MOTTE, sans toutefois inspirer la même terreur révérencieuse . il y avait Monsieur MARTY qui, nous formait en mathématiques . De carrure athlétique, il était d'ailleurs capitaine de l'équipe de rugby de RABAT, il nous faisait parcourir, avec patience, intelligence et clarté, l'univers compliqué des coniques, nous dévoilait les mystères de l'inversion et nous apprenait à jongler avec les équations les plus sulfureuses, aux paramètres remplis de pièges

On racontait qu'il avait présenté plusieurs fois le concours del’agrégation avant d'être reçu . Je n'arrivais pas à le croire, tant son enseignement me portait vers des cimes dont je n'avais jamais soupçonné la hauteur . Il nous a donné le goût des belles courbes et celui de l'élégance dans la recherche de solutions simples.

Pour l'enseignement de l'histoire et de la géographie, nous avions un responsable de grande qualité : Monsieur DRESCH . Ces matières, dotées de coefficients moyens, n'incitaient pas aux mêmes efforts, que les sciences . Il a su nous pousser à y découvrir de l'intérêt et nous a nantis d'un bon bagage en géographie générale, qui nous fournissait des bases solides pour remplir les trous que nous avions dans la connaissance de certains pays, négligés pour l'oral . Par la suite, dans les concours ultérieurs je lui en ai été reconnaissant .

Monsieur FENOUILLET reste pour moi, comme un vague remords

Il était chargé de la philosophie . Nous affections d'avoir le plus profond mépris pour ce domaine que nous estimions inconsistant, oiseux et nul . Les cours, qu'il s'efforçait de rendre passionnants, formaient un bruit de fond qui ne nous dérangeait pas . Les plus travailleurs se plongeaient dans les mathématiques ou la physique, les autres faisaient n'importe quoi, sauf suivre ce que disait le professeur . Sa nature bienveillante, sa courtoisie et peut-être l'espérance qu'on finirait bien par mordre à son enseignement et nous repentir, le laissaient sans réaction contre notre odieux comportement . Je m'en reperL5,,, mais il est trop tard pour le lui dire . Je dois signaler que nos filles prenaient des notes dans le brouhaha, sans calquer leur attitude sur la nôtre, ce qui tempère mes regrets .

Pour l'histoire naturelle, Monsieur CONSTANT était responsable du cours et accomplissait sa tâche avec conviction, chaleur et compétence . Mais nous étions complètement rebelles . Nous nous défoulions dans cette salle en amphithéâtre, où on pouvait voir parfaitement les pitreries auxquelles nous nous livrions, ravis de déclencher un fou rire irrépressible chez l'une ou l'autre de nos filles . Le professeur s'indignait parfois, d'une voix de fausset, ce qui nous ravissait, mais ramenait un calme relatif, car nous avions dépassé les bornes Une fois, complètement indigné, il nous a plantés là et s'en est allé Nous en sommes restés pantois . Il n'avait pas joué le jeu et, nous l'avions peiné . Par la suite, nous avons mis une sourdine à nos facéties, sans cependant devenir des auditeurs attentifs Jamais nous n'avons été punis par lui . Nous le méritions cent fois

Les langues étrangères, pour moi l'anglais et l'espagnol, concernaient les professeur COUTEUX et CARAYON qui, à vrai dire ne m'ont pas laissé des souvenirs impérissables . Leur enseignement, sans doute de très bonne facture, tombait un peu dans le vide, faute de motivation suffisante . Je me souviens que Monsieur COUTEUX, très britannique d'allure, à l'accent distingué d'Oxford, était un passionné de tennis . Pendant que l'un d'entre nous lisait un texte en le traduisant, il se plaçait à l'arrière de la classe, corrigeait les erreurs, tout en s'exerçant à des assouplissements de son poignet droit, à l'aide d'une cuillère, dissimulée dans sa manche . Les cours d'espagnol étaient plus animés, car Monsieur CARAYON, dans sa jeunesse, du temps qu'il perfectionnait son castillan à Madrid, avait connu une existence mouvementée . Il nous contait une vie très colorée, où la manzanille coulait généreusement, au son d'une musique endiablée . Il nous décrivait des corridas extraordinaires et les débordements d'une foule prise de délire dans l'arène . Depuis plusieurs années, l'académie dont nous dépendions, donnait toujours une rédaction pour l'épreuve écrite d'espagnol . Comme je n'avais pas une grande aisance dans cette langue, j'avais appris par cœur quelques textes, d'excellente facture, sur Grenade et ses merveilles, la description d'un lever et d'un coucher de soleil emplie de poésie et quelques scènes folkloriques . Nous avons eu une rédaction, comme prévu, dans laquelle j'ai pu placer tout ce que je savais, ce qui ne semble pas avoir surpris le correcteur . Il me l'a dit à l'oral, en me signalant que ma copie était très inspirée d'un livre de Blasco Ibanès.

Je reviens maintenant sur le maître le plus cher à mon cœur, celui qui m'a le plus profondément marqué, Monsieur MOTTE . On ne bronchait pas avec lui . On travaillait dur, on ne murmurait pas dans ses cours et on prenait même des notes . Notre professeur débutait toujours sa séance, qu'il s'agisse de physique ou de chimie, par l'envoi au tableau noir de quelques victimes en puissance, pour un interrogatoire serré sur la leçon précédente . Quand on ne s'en tirait pas trop mal, on pouvait s'estimer heureux . Après cette difficile épreuve, la leçon du jour commençait par une ou plusieurs expériences . Elles avaient été mises en place par Monsieur ALLAOUI, le préparateur, qui régnait dans les coulisses du laboratoire . Il passait, la mine pensive, l'air pénétré de celui qui détient le savoir et le geste onctueux comme un prêtre dans le saint des saints, parmi nous, durant les séances de travaux pratiques, pour vérifier que nous disposions des matériels nécessaires Il hochait alors la tête d'une manière navrée devant nos expériences Quand Monsieur MOTTE entamait une démonstration, nous espérions follement qu'elle raterait bruyamment . L'explosion d'un mélange chimique avait notre préférence secrète . Des projections colorées de liquides corrosifs auraient pu nous satisfaire . A la rigueur, une machine de Gramme dont le rotor devenu dément, aurait fait sauter tous les plombs, nous aurait causé une certaine satisfaction . De temps en temps, il y avait un insignifiant loupé . Le courant n'allumait pas la lampe, la teinture de tournesol ne virait pas ou la génératrice refusait de tourner . Alors le professeur, d'une voix haut perchée, appelait "Monsieur ALLAOUI à trois reprises . L'intéressé surgissait l’œil hagard, au pas de course, et tout rentrait dans l'ordre . Nous nous sentions très vaguement frustrés . Certains de nos camarades, qui semblaient toujours très informés, racontaient des histoires curieuses sur notre professeur, pour expliquer sa sévérité sourcilleuse, la minutie de ses gestes durant les expériences et la présence d'une barbe broussailleuse, qu'il manipulait avec une lenteur attentive, durant le temps que nous répondions à ses interrogations . On disait donc, qu'une fois sorti de l'Ecole Normale Supérieure, ses premières classes s'étaient révélées un cuisant échec . Abominablement chahuté, il avait demandé son changement d'académie et adopté, vis-à-vis de ses nouveaux élèves, un comportement d'une implacable rigueur . Pour la barbe, deux versions coexistaient . Dans la première, au cours d'un chahut, à ses débuts, il avait été blessé au menton par un projectile lancé par un élève . La seconde mentionnait la même horrible balafre, causée par l'explosion d'un ballon, au cours d'une expérience ratée . Monsieur MOTTE, défiguré, avait donc laissé pousser sa barbe pour dissimuler son impressionnante cicatrice . j'ai souvent tenté de l'apercevoir, toujours sans succès . Cette barbe, d'après nos anciens, chacun jurant avoir assisté à la scène, mais à des époques différentes, se serait prise dans le collecteur d'une machine de Gramme, que Monsieur ALLAOUI aurait réussi à arrêter, en arrachant tous les fils électriques, dans le tumulte d'une classe épouvantée . On ne croyait pas à cette version, mais on espérait beaucoup la voir se réaliser, pour notre propre compte .

J'ai retrouvé, plus de quarante ans après mon année de mathélem, la fille de mon ancien maître . Je lui ai bien sûr parlé de cette mystérieuse cicatrice, prétendument dissimulée sous une barbe assyrienne . Elle m'a assuré avoir été questionnée maintes fois sur ce sujet et certifié qu'il s'agissait d'une pure légende, ainsi que les chahuts de ses débuts du professorat . Elle m'a ensuite montré une photographie du normalien MOTTE, imberbe, le visage un peu poupin, juché sur le toit de l'Ecole Normale Supérieure, muni d'un énorme haut-parleur, haranguant une foule invisible trois ou quatre étages plus bas . Deux camarades, l’œil aussi surexcité que lui, veillaient à ce qu'il ne glisse pas sur la pente raide de la toiture . Cette photo m'a un peu gêné . Ainsi, mon professeur, cette statue du commandeur, avait été un étudiant chahuteur dans ses jeunes années . Il perdait de son mystère et redevenait humain . Dans mon esprit je le plaçais sur le sommet d'une montagne La photo le ramenait sur une hauteur plus modeste, à quelques étages du sol

J'avais, en ce temps-là, pour condisciples BEN BARKA Mahdi, MANY Claude, LONGCHAL Marius et FRIGGERI Guy . Tous ont disparu hélas BEN BARKA était mon grand rival . Nous nous disputions les premières places Il m'était nettement supérieur en mathématiques, car ses solutions avaient une élégance que les miennes ne possédaient pas . Il me fallait cinq ou six pages pour parvenir au résultat, tandis qu'une seule page lui suffisait .

Monsieur MOTTE avait décidé de nous présenter tous les deux au Concours Général . Il nous y a entraîné en nous consacrant ses jeudis. Nous avons du le décevoir, car nous n'avons pas obtenu le moindre accessit. Il me reste de cet entraînement très rude, une photographie où nous figurons avec notre professeur . Je la contemple toujours avec la même émotion et le même respect . Ces sentiments me relient à des enseignants qui m'ont profondément marqué et à un établissement scolaire, pas banal, pas comme les autres et où l'on se sentait meilleurs et plus solidaires qu'ailleurs.

FUHR JEAN-CLAUDE (Classe de Mathématiques Elémentaires 1938-1939)

quelques autres photos aimablement envoyées par Jean Claude Furh

 benbarka.jpg (49881 octets) fuhr_2.jpg (79419 octets) fuhr_3.jpg (67381 octets)