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" Lusinchi Jean, Saint-Cyrien.

Jeune gradé, calme, courageux, mort héroïquement en déportation ".

Le laconisme de la citation a la sécheresse qui convient aux faits divers ; et pourtant, dès que l'on essaie de percer le mystère des circonstances que cache la neutralité même des mots, voici que toute une destinée humaine se dresse, ressuscitant le drame d'une vie vouée à la grandeur, et la barbarie, l'indicible barbarie des temps qui sont les nôtres.

Jean Lusinchi avait réussi à la perfection ce que l'on pourrait appeler l'entrée dans la vie du jeune homme : sous un extérieur encore gracile, de manières délicates et réservées, l'enfant, né à Mascara en 1922, cachait de merveilleuses qualités physiques et morales. Très vite, au Maroc, il conquiert la première place parmi les scolaires sur les courts de tennis où son mordant et son adresse lui valurent plusieurs fois le titre de champion scolaire du Maroc. Mais son prestige de tennisman était accru aux yeux de ses camarades par les nombreux prix, dont celui d'Excellence, que lui valurent et son intelligence pénétrante et la fermeté continue avec laquelle il se préparait à sa vie d'homme. Tout lui réussissait dans une ambiance d'élégance attique et d'énergie spartiate.

Fils d'officier, Jean Lusinchi veut devenir officier. Il prépare donc Saint-Cyr. En 1942 il est reçu. L'Ecole de Saint-Cyr était alors repliée à Aix-en-Provence. En novembre 1942 les allemands envahirent la zone libre : au cours d'une cérémonie poignante ils désarmèrent l'Ecole de Saint-Cyr et décidèrent de fermer ce qu'ils considéraient comme un foyer dangereux, le foyer de la jeunesse française aspirant à reprendre le combat.

Jean Lusinchi fut alors envoyé dans un chantier de jeunesse. En fait, depuis son séjour à Aix, il était entré en contact avec des groupes de résistance et il œuvra utilement tant à Marseille qu'aux environs de Montpellier. Mais il savait qu'en Afrique, sur une terre qu'il connaissait bien, se préparait lentement le miracle de la résurrection de l'armée française. Jean Lusinchi voulait se battre en soldat. S'évadant des chantiers de jeunesse, il va essayer de passer en Afrique du Nord. Mais, il n'a pas eu la chance que connurent tant de jeunes chefs de section qui écriront les pages glorieuses de Tunisie, d'Italie, de France et d'Allemagne. Surveillé de très près, il est bientôt arrêté. L'ennemi le connaît bien ; comme l'écrira plus tard un de ses compagnons de captivité " il devait être noté comme dangereux, puisque N.N. (c'étaient les deux initiales qui désignaient les condamnés à mort " à temps ").

Désormais, c'est le calvaire d'un patriote français que l'histoire de cette brève destinée doit enregistrer. Le 1er septembre 1943, Jean Lusinchi quitte la prison de Fresnes pour un camp de concentration ; à ses rêves les plus chers : l'assaut du fantassin, le corps à corps dans la chaleur brutale du combat parmi ses propres hommes, il devra substituer les longs jours sinistres des camps de travail, les privations, les travaux forcés dans l'ignorance totale des chers absents : " la dure et lente journée faite d'attente et de faim, pelles, pioches, wagonnets, le sel épais dans la bouche, dans les yeux, les blocs à enlever, les rails à placer, le béton à fabriquer, transporter, étendre, les machines à traîner ". Le jeune Saint Cyrien est entré dans le sinistre " univers concentrationnaire " ; le voici, soldat sans uniforme, faisant face à toutes les déchéances qui menacent ses compagnons d'Apocalypse.

Prisons de Rhénanie, de Souabe, de Bavière... Jean Lusinchi parvient le 18 septembre au camp de Mauthausen. Buchenwald, Dachau, Auschwitz, Mauthausen : ce sont les grandes cités de la mort du XXme siècle. Jean restera plus d'un an à Mauthausen, exposé à toutes les souffrances, à toutes les privations, supportant sans broncher la férocité nazie. " Le 6 février, dit son compagnon d'épreuves, nous partions pour le camp de Gusen I, un des plus terribles, a part Gusen Il qui était un camp d'extermination pour juifs ".

Poursuivant son affreux calvaire dans cette dépendance de Mauthausen, chargée d'anéantir les dernières résistances, Jean Lusinchi, malade et de plus en plus faible, dut se résigner au début d'avril 1945 à entrer à l'infirmerie : " j'allais le voir pendant plusieurs jours derrière son grillage, poursuit son camarade. Puis, j'appris qu'il était passé au bloc 32, dit le Banhof, c'est-à-dire, à un bloc dont on ne sortait plus. Dans la nuit du 20 au 21 avril 1945, nous entendîmes une fusillade. Le lendemain nous apprîmes que 300 de nos camarades du bloc 32 avaient été " piqués ou révolvérisés je n'ai plus jamais revu Jean... ".

Dix jours après, les Alliés devaient atteindre le camp et libérer les survivants de cette tragédie sans égale dans l'histoire, puisqu'il n'est pas de peuple digne de ce nom qui n'ait rendu à ceux qui sont morts en terre étrangère l'hommage élémentaire d'une sépulture individuelle.

On comprend dès lors que pendant longtemps les parents de Jean Lusinchi aient ignoré sa fin ; en dépit des informations navrantes qu'ils recueillaient, ils voulurent garder une lueur d'espoir. L'avis officiel leur est tardivement parvenu qui ne laisse place à aucun doute.

Il faut relire la citation ci-dessus ; l'on comprendra maintenant sans doute que la Croix de guerre qui l'accompagne ainsi que l'étoile d'argent expriment, sous l'indifférence apparente des mots, le symbolisme saisissant de cette vie si courte et si bien remplie :

Jean Lusinchi n'a cessé de porter sur ses épaules de jeune français l'immense Croix d'une jeune génération indomptable, guidée, à travers de longs mois de tortures aux raffinements monstrueux, par une petite étoile annonciatrice d'une victoire qui dépasse la mesure de l'homme.