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Llull Ernest

Il est des êtres nés pour le mouvement, l'activité dans la joie, véritables meneurs de jeux dans toutes. Les circonstances de la vie ; lorsque la guerre les surprend elle se hâte de les mêler à son tourbillon. Puis elle les abandonne sur un sol rocailleux, brisés par quelque éclat d'obus qui participe aussi de la ronde infernale. Ernest Llull était de cette cohorte de jeunes français d'Afrique du Nord qui auraient traversé la vie comme on traverse une partie de jeu si le jeu n'avait été étouffé brusquement un jour d'été.

Dès sa plus tendre enfance il avait reçu le don merveilleux de s'amuser de tout et de créer de la joie autour de lui : la plage de Mazagan où il naquit lui apprit la splendide liberté du bord de la mer, quand le soleil est roi ; l'internat ne convenait pas à sa nature fougueuse : élève de l'Ecole industrielle puis pensionnaire au lycée Gouraud où pendant trois ans il prépare la section normale d'instituteurs, il ne donnera sa mesure que lors de sa quatrième année scolaire à Rabat au cours de laquelle sa situation d'externe lui permet d'être enfin ce qu'il est : animateur de l'Association générale des étudiants, organisant des monômes, de vrais chahuts, il est partout où des camarades veulent créer des séances récréatives. Tous se souviennent de ce personnage, petit de taille, mais animé dès que le groupe se réunit, d'une sorte de feu sacré. Il a le sens des situations cocasses, il sait admirablement déchaîner les rires, gardant au fond de lui-même la mélancolie de ceux qui se savent animés par un don mystérieux et qu'il faut gaspiller.

Nommé instituteur en 1938, il s'attachera avec ardeur à ses jeunes élèves de l'école primaire de la Tour Hassan, s'ingéniant à mettre à leur disposition toutes les ressources d'un esprit qui sait capter 1'attention et la retenir.

Mobilisé en 1939, il va suivre un peloton d'élèves-officiers en France et revient aspirant. La défaite lui montre la vie sous un jour plus austère : Llull prépare une licence d'espagnol, s'inquiète d'apprendre le latin et s'adonne à l'étude de la langue arabe pour laquelle il a une vocation marquée.

Le débarquement américain en Afrique du Nord change le cours de sa vie. Après une période de préparation de Maroc et en Algérie, une partie de la 4e division marocaine de montagne est embarquée pour 1a Corse où elle livre les combats qui libéreront l'île. Llull s'y conduit bravement contre un ennemi qui procède par de durs accrochages retardateurs. Une citation dépeint le jeune combattant tel qu'il est depuis son enfance :

Jeune aspirant plein d'allant. Chef de section chargé d'enlever un poste Allemand à l'ouest du village de Biguglia. S'est montré un parfait entraîneur d'hommes. Par ses décisions promptes, a amené, la capture de trois allemands et a infligé à l'ennemi des pertes extrêmement lourdes tout en ramenant sa section au complet dans nos lignes ".

A partir d'avril 1944, Llull est engagé avec son unité sur les rives du Garigliano où le souvenir du "Chevalier sans peur et sans reproche " n'a cessé de hanter l'esprit des jeunes Français d'Afrique dans l'attente de la grande offensive. Le 11 mai, le corps expéditionnaire français d'Italie enfonçait la ligne défensive, allentande et ouvrait la route de Rome. C'est la grande aventure qui commence après le long piétinement aux avant-postes. Fier de ses fantassins marocains, Llull et son unité participent à la poursuite de l'ennemi. Le 30 mai au col de la Palombara, il a fallu réaliser une véritable opération de rupture pour enfoncer la défense ennemie. Ernest Llull est de nouveau à l'honneur :

" Officier plein d'ardeur et d'entrain. Lors de 1'attaque du 30 mai sur le col de la Palombara n'a cessé d'être à la tête de sa section qu'il a entraînée irrésistiblement sur l'objectif malgré un fort barrage ennemi ".

Rome est dépassée et la poursuite reprend en Toscane. L'allure des unités alliées est si rapide, les nouvelles du débarquement allié en France si optimistes que l'on peut commencer à entrevoir le jour béni où les Français du C.E.F. toucheront le sol de France. Ernest Llull ne devait pas connaître cette heure délirante : lui, qui savait si magnifiquement vivre sa joie, il n'a pas pu réaliser son rêve le plus cher : revenir en vainqueur en France à la tête de ses marocains. Le 29 juin, deux semaines avant que le corps expéditionnaire soit relevé sur l'ensemble du front italien pour aller participer au débarquement dans la région de Marseille, Llull était mortellement blessé en tête de sa section au cours d'une patrouille offensive.

Le joyeux compagnon des cercles estudiantins de Rabat s'était tu brusquement et il ne restait plus, pour lui rappeler sa vieille terre marocaine qui l'avait vu grandir et jouer, que son sergent marocain qui le portait maintenant sur ses épaules et dont la chemise s'imprégnait lentement du sang qui coulait de sa blessure mortelle.

Ernest Llull a été l'objet d'une proposition pour la Légion d'honneur à titre posthume avec le motif suivant :

"Jeune officier plein d'ardeur et d'un courage magnifique. Le 29 juin 1944 a été mortellement blessé en tête de sa section au cours d'une reconnaissance offensive sur la ferme de Montisi ".