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CORBET PIERRE

 

De taille moyenne, bien pris, souple et fin, adroit aux sports, le regard franc, Pierre Corbet inspirait du premier coup la plus vivace et la plus claire sympathie.

Il était né à Orchamp (Jura) le 28 septembre 1916.

L'ombre cruelle de la guerre était déjà penchée sur son berceau puisque ses parents d'origine rémoise, avaient dû chercher là un refuge temporaire aux trop célèbres bombardements de 1914.

Son enfance laborieuse et droite se passa donc à Reims, dans cette marche de l'Est qui inspire à ses enfants la vigilance patriotique et leur donne d'instinct le sens national. D'une humeur égale et gaie, Pierre Corbet n'en avait pas moins le sens du sérieux. Cette qualité jointe à une brillante intelligence, lui permit de sortir de toutes les compétitions juvéniles - scolaires d'abord, et bientôt militaires - aux places d'honneur et souvent à celle de premier. C'est ainsi qu'il fut reçu premier de l'Afrique du Nord aux examens de préparation militaire supérieure en 1939 et qu'il entra de droit comme aspirant à l'Ecole des chars de Versailles, pour en sortir second au classement général, le 24 février 1940.

A cette date les parents de Pierre Corbet sont installés au Maroc depuis quelques années. C'est parce qu'il tenait absolument à faire sa préparation militaire supérieure et qu'alors seule la résidence à Rabat le permettait que Pierre Corbet fit partie à cette époque du personnel du lycée Gouraud, comme maître d'internat, et à la parfaite satisfaction de tous ses chefs.

La famille Corbet vient de payer un premier tribut de deuil inconsolable à la paix armée, prélude de la guerre qui s'annonce : l'aîné d'un an de Pierre, Paul, est tombé comme sergent-pilote en service aérien commandé. Pierre avait eu le choix de son arme ; il ambitionnait lui aussi d'être aviateur ; il opta pour les chars par respect pour cette première croix portée par ses parents. A vingt-quatre ans, il sait quel poids tragique peut sanctionner le devoir militaire, il ne peut pas accepter la guerre comme un jeu exaltant. Il est prêt néanmoins ; mieux, il a la foi. Ayant eu la chance de le rencontrer à Rabat au cours de sa dernière permission avant le départ au front, nous nous souvenons parfaitement de l'enthousiasme que lui avait communiqué la période d'instruction à Satory. Et les dernières paroles que nous ayions entendues de lui furent : " Moi, j'ai confiance dans le matériel... "

Hélas ! le bouclier, excellent en effet, d'un de nos trop rares chars modernes ne devait pas lui suffire à sortir indemne de la mauvaise rencontre que sa compagnie fit le 10 juin 1940, précisément dans sa propre région de Reims et même à proximité immédiate d'une maison de plaisance familiale, à Juniville.

Comme la Compagnie de Pierre Corbet s'était élancée pour soutenir notre infanterie accablée dans ce village, des chars allemands insoupçonnés débouchèrent en force et anéantirent la faible unité française. L'aspirant Pierre Corbet avait succombé dans sa petite patrie, au service de la grande, à l'instant même où l'ennemi écrasait aussi la maison des jeux et des joies de son enfance.

Bien qu'en opérations depuis deux mois seulement, Pierre Corbet n'en avait pas moins donné sa mesure : il était considéré comme un chef de section d'élite. S'il avait survécu, nul doute qu'il eût fait un homme d'élite. Son destin sévère, tout entier joué, sous la menace dévorante de la guerre, tout entier nourri par contre-poids de la plus consciente et la plus pure abnégation, est de ceux qui semblent démontrer que les meilleurs sont spécialement visés par l'ironie du sort. Mais cela ne signifie t-il pas simplement que les meilleurs, au nombre desquels sa belle et féconde jeunesse avait déjà permis de ranger sans erreur Pierre Corbet, se portent, eux-mêmes par leurs vertus au de là des petits accommodements tristement et médiocrement protecteurs ?